Joglar d’Imago Mundi


Extrait de "Les jongleurs"
de l’encyclopédie gratuite "Imago Mundi", "Le Monde des Gens".
Pour en savoir plus, Cliquez sur : http://www.cosmovisions.com/Jongleu...


" On désigne sous le nom de jongleurs les chanteurs ambulants du Moyen âge, compagnons attitrés des trouvères et des troubadours. Jongleur est une altération déjà ancienne (elle remonte au moins au XVIe siècle, et Nicot remarque que ce sont les Picards qui appellent jongleurs ceux qu’en bon français de France on appelle bateleurs) de jogleur ou jogleor (au cas sujet joglere), mot d’ancien français qui correspond phonétiquement au latin joculator.
Le provençal se sert d’un mot analogue joglar, où l’on reconnaît facilement le même radical avec un suffixe différent (latin jocularis). Conformément à l’étymologie, le mot s’est appliqué à l’origine à toutes les classes d’amuseurs publics, histrions, baladins, saltimbanques, clowns, etc. Même en plein Moyen âge, au moment où le jongleur a surtout conquis la notoriété par les poèmes qu’il fait entendre, soit sur la place publique, soit dans les châteaux, il ne dédaigne pas les tours de force ou d’adresse. L’état social ayant changé et la lecture ayant de plus en plus remplacé l’audition pour les oeuvres littéraires, le mot jongleur est retombé dans la langue le nom d’un type particulier d’artiste de cirque, qui tient à la fois de l’équilibriste et du « -prestidigitateur- ».
Les jongleurs du Moyen âge.
Nous n’envisageons d’abord l’appellation de jongleur que comme un terme de l’histoire littéraire du Moyen âge : en ce sens il est surtout usité du XIe au XIIIe siècle. Le jongleur est essentiellement ambulant, et par là il se distingue du ménestrel, attaché à un seigneur ou à une communauté ; mais peu à peu le mot ménestrel (plus récemment ménestrier, ménétrier) prend le pas sur celui de jongleur, et c’est sous ce nom qu’il convient de retracer les destinées des jongleurs depuis le XIVe siècle.
Le répertoire du jongleur est des plus variés : chansons de geste, chansons d’amour, chansons de piété, il doit tout savoir pour satisfaire les goûts de ses auditoires sans cesse renouvelés. On s’est demandé s’il n’y avait pas des jongleurs spéciaux pour les chansons de geste et l’on s’est appuyé, pour rendre vraisemblable cette opinion, sur la distinction établie par d’anciens pénitentiels entre les jongleurs que l’Eglise condamnait et ceux qu’elle tolérait.

Il y a, dit Thomas de Cabham à la fin du XIIIe siècle, des jongleurs qui chantent les vies des saints et les gestes des princes [...] Ceux-là on peut les tolérer, et c’était l’avis du pape Alexandre.
Il est évident que chaque jongleur était maître d’organiser son répertoire comme il l’entendait, et de cultiver telle ou telle spécialité ; mais c’était une question de goût personnel qui ne correspondait pas à une distinction sociale de classe. Quoi qu’il chantât, le jongleur s’accompagnait ordinairement de la vielle, instrument très différent de la vielle actuelle et qui se rapproche beaucoup du violon. Le jongleur chante ordinairement l’oeuvre d’un autre, du trouvère ou du troubadour : il sert d’intermédiaire entre l’auteur et le public et fait l’office de notre éditeur moderne, mais rien ne l’empêche d’être auteur à son tour et d’exploiter son propre fonds, s’il a de quoi. Raimbert de Paris, l’auteur de la belle chanson de geste d’Ogier le Danois, déclare qu’il est jongleur ; c’est à un jongleur aussi, du nom d’Ambroise, que nous devons l’histoire en vers de la troisième croisade.
C’est surtout dans le midi de la France que les relations entre troubadours et joglars sont très étroites. Ordinairement le troubadour a son joglar attitré dont il insère souvent le nom dans l’envoi de ses chansons : Bertrand de Born a son Papiol, Guirand de Calanson son Fadet. Nous possédons plusieurs pièces où les troubadours font la leçon à leurs jongleurs en le prenant assez haut vis-à-vis d’eux ; mais c’est de la parade pour la galerie, rien de plus. Le plus souvent le joglar est un apprenti troubadour, et plusieurs troubadours célèbres ont commencé par être joglars : citons notamment Pistoleta, Aimeric de Sarlat, Peirol, Guillem Ademar, Gaucelm Faidit, etc. Chose curieuse : pendant que la joglaria s’anoblissait ainsi dans ce qu’on peut appeler les cercles lettrés du temps, le mot de joglar continuait, comme jongleur dans le Nord, à être appliqué indistinctement par la foule à tous les faiseurs de tours. Nous possédons une curieuse supplique envers adressée en 1274 au roi de Castille par Guiraud Riquier (de Narbonne) au nom des joglars, où est vivement déplorée cette compromettante promiscuité ; Riquier supplie le roi de donner un nom aux vrais joglars, pour les tirer de cette fâcheuse situation. Les jongleurs du Nord de la France auraient pu formuler les mêmes plaintes ; c’est là sans doute la vraie raison pour laquelle ménestrel s’est peu à peu substitué à jongleur.

Les jongleurs modernes.
On donne aujourd’hui le nom de jongleur à un artiste qui rattrape adroitement des objets jetés en l’air ; il est forcément équilibriste. Ils arrivent à des résultats remarquables : par exemple tout en maintenant sur le nez ou sur le menton un véritable édifice formé d’objets les plus disparates, règles de bois, boules, cylindres, éventails, plusieurs d’entre eux arrivent à jongler avec des éventails et des couteaux. D’autres jonglent à deux, l’un se tenant sur le dos, les pieds en l’air, le second debout, accroché aux jambes du premier et dans cette position se renvoient de l’un à l’autre et au-dessus d’eux des boules, des bâtons, etc. C’est un véritable morceau à quatre mains, hérissé de difficultés d’équilibre, joué par deux virtuoses de la jonglerie. Certains jongleurs font tenir en équilibre sur leur menton une sorte de perchoir à plusieurs branches en éventail sur lequel une cigogne apprivoisée se promène, dérangeant ainsi continuellement la stabilité pendant qu’eux jonglent en même temps. Nous avons dit que tout jongleur est forcément équilibriste.
Beaucoup de jongleurs sont aussi acrobates : tout le monde a vu dans les cirques l’exercice dit du bambou, dans lequel l’opérateur se tenant avec les jambes et les pieds sur un bambou (ou, du moins une perche) pendu verticalement à une grande hauteur, jongle des deux mains avec des objets divers et se laisse glisser d’un seul coup du haut en bas de la perche longue de 4 à 5 m, s’arrêtant juste au bout par une puissante contraction des jambes et des orteils. Tous ces exercices dénotent une grande habileté.

Disons maintenant quelques mots du métier lui-même. Le jongleur doit chercher la difficulté et la vaincre. C’est pour cela qu’il entremêle aux objets ronds, comme des boules, des objets longs qui peuvent heurter les premiers, des objets qui doivent être saisis par une extrémité désignée, comme des poignards, des objets fragiles, comme des assiettes, des verres ou des bouteilles ou même des lampes allumées ou des torches enflammées ; c’est aussi pour cela que non seulement il arrive à jeter derrière lui les objets et les reprendre par devant ou inversement, mais encore qu’il cherche à faire courir ces mêmes objets le long de ses bras, autour de son cou, etc. Une des grandes difficultés de l’art du jongleur est d’entremêler les objets lourds et légers, de jongler par exemple avec un petit boulet de canon et une houlette de papier un encore avec un chapeau et une cigarette.

Tous ces résultats sont l’oeuvre d’un travail constant et suivi sans relâche. Ceux qui voudront s’en rendre compte n’auront qu’à faire quelques essais préliminaires. Presque tout le monde étant enfant s’est amusé à jongler des deux mains avec deux oranges. Qu’on en prenne seulement trois, on bien encore qu’on essaye avec une seule main, on verra que la réussite est bien plus difficile à obtenir. Maintenant si au lieu d’oranges on emploie des objets de poids différents tels qu’une orange et un journal chiffonné ou si, au lieu d’objets ronds, on se sert d’une assiette et d’un objet long qui doit être rattrapé par un bout fixé, on verra quelle sûreté de main il faut avoir et qu’il semble presque impossible d’arriver jamais à réussir.

L’élève jongleur fait tous ces exercices préliminaires pendant des mois entiers et plusieurs heures par jour avec deux boules, trois boules, en employant d’abord les deux mains, puis une seule. Il passe ensuite aux objets longs tels que deux morceaux de bois, ensuite aux objets ayant un poids plus lourd à l’une des extrémités et c’est seulement lorsqu’il est absolument maître de tous ces préliminaires qu’il entremêle les objets de forme et de poids différents. Il doit ensuite augmenter le nombre des objets et arriver au moins à huit. L’étude des objets fragiles vient seulement après et naturellement est commencée avec des formes en bois représentant l’objet lui-même, car sans cela les fabriques de verrerie et de porcelaine ne sufliraient pas à remplacer la « casse ».

L’art du jongleur, parmi tous ceux qui dépendent exclusivement de l’adresse et de l’agilité des doigts, est celui qui exige le plus de pratique et d’exercices suivis sans interruption. Pour ne rien omettre, il nous faut ajouter que certains exercices sont aidés par les lois de l’équilibre : ainsi la rotation d’une assiette ou d’un saladier fait tenir la canne qui sert de support ; une plume de paon tient facilement en équilibre sur le nez si on a soin de marcher du côté où elle penche et de la redresser ainsi par la résistance de l’air ; un cornet de papier qu’on enflamme par son ouverture tient assez facilement sur sa pointe ; une pile de briques en bois reste intacte par la force d’inertie si on chasse violemment de la pile l’une de ces briques. Malgré ces petits moyens qui peuvent aider l’artiste, il n’en est pas moins établi que le jongleur présente le résultat d’un travail véritablement sérieux et digne d’attirer l’attention. (Ant. T. /Alber)".

Contact : Comité du Grand Fauconnier - 2 rue des Jardins - 81170 Cordes-sur-Ciel
Tél : 05.63.56.34.63
Courriel : comite.dugrandfauconnier@laposte.net